mardi 30 novembre 2010

Numquamne familia mea quieta erit ? Episode 6

- Attends-moi là, j’en ai pour 5 minutes.
Betty avait tourné un bout de temps dans le quartier avant de trouver la place idéale, au fond d’une allée, derrière l’école. Elle avait laissé sa tante poireauter dans la voiture, au cas où un parent d’élève l’aurait reconnue.
Elle l’aimait vraiment bien sa tante Mary, son exubérance la faisait rire. Elle était tout ce qu’elle n’avait jamais osé être. Mais de là à sortir en public avec elle, il y avait un pas qu’elle n’était pas prête à franchir...
Betty rejoignait à pas pressés la foule des parents qui attendait devant l’école. Elle en connaissait quelques uns qu’elle salua poliment. Elle serra des mains, fit quelques bises. Ces gens n’étaient pas ses amis mais elle entretenait ces relations avec les autres parents par amour pour ses enfants, persuadée que leurs amitiés étaient conditionnées aux siennes. Il faisait plutôt frais, le vent de novembre s’était levé et semblait s’être installé dans les rues étroites de la petite ville. Betty serra un peu plus les pans de sa veste, elle détestait le froid, surtout le vent qui s’engouffre sous les vêtements sans qu’on puisse rien y faire. Elle détestait la chaleur aussi, d’ailleurs. La sueur était sans doute la chose qui la dégoûtait le plus au monde.
Lorsque le portail s’ouvrit enfin, elle laissa passer la foule de ceux qui se précipitent quand on leur ouvre la porte, sans savoir vraiment pourquoi, dans un élan grégaire qu’elle avait toujours méprisé. Elle entra tranquillement dans l’école et se dirigea vers la classe de son Quentin. Comme chaque jour, elle prit le temps de demander à l'institutrice comment la journée s’était passée, puis elle ressortit, son fils à la main, écoutant attentivement le récit de ses exploits du jour.
Le retour à la fraîcheur de la rue fut plutôt brutal : de l’autre côté du trottoir, tatie Mary, leur faisait de grands signes et appelait de sa plus haute voix «Quentinououououou !».
Betty crut mourir de honte. Elle aurait dû l’enfermer dans la voiture ! Les parents qui sillonnaient les trottoirs alentour ne pouvaient s’empêcher de jeter un oeil curieux, amusé, choqué, libidineux sur Mary qui visiblement ne craignait pas tant le froid que sa nièce.
Quentin quant à lui, à mille lieues de ces considérations bien pensantes, courut vers sa grand-tante qui lui colla un généreux baiser sur la joue et le prit par la main. Betty hurla comme une bête blessée lorsqu’il traversa la rue en courant, laquelle était d’ailleurs tellement embouteillée que les voitures ne bougeaient pas d’un pouce. Le cri de la mère apeurée n’eut donc d’autre effet que de focaliser toutes les attentions sur les joyeuses retrouvailles de Mary et Quentin.
- Pourquoi tu t’es garée si loin maman ?
Betty ne répondit pas. Elle marchait les dents serrées derrière sa tante et son fils qui devisaient joyeusement, main dans la main. Les enfants ont cette chance de savoir accueillir et accepter sans condamner.







Mary sentait bien que Betty était gênée par sa présence. Elle se sentait comme une enfant prise en faute à chaque regard que lui lançait sa nièce. Elle n’avait pas les bonnes manières, pas le bon langage, pas l’air qu’il fallait et nulle part d’autre où aller. Tout le monde lui avait tourné le dos, à elle qui l’avait si souvent tendu aux autres. Elle n’était pas stupide, elle voyait bien ce qui se passait mais elle n’avait pas le choix : elle devait coute que coute se faire accepter dans cette famille le temps de se refaire, le temps que son avocat lui récupère ses biens et qu’elle puisse repartir vivre sa vie. En attendant, elle était bien décidée à décoincer tout ce petit monde, et surtout sa cul-cousue de nièce qui voulait régenter la vie de chacun. Elle se croyait bien supérieure la petit Betty avec sa belle maison, ses charmants enfants, son séduisant mari et avec son prénom de pute trisomique !
Mary en connaissait long sur la vie. Elle savait ce que c’était que de travailler pour vivre, de travailler dur pour réussir. Et en un sens, elle avait réussi, seule. Seule elle avait construit sa carrière, elle était devenue célèbre et aimée. Elle s’était levé le cul pour gagner son fric, elle ne devait rien à personne. Combien de fois elle avait pleuré d’épuisement à la fin d’une journée de travail, où son corps malmené la faisait terriblement souffrir, lui rappelant le vrai sens de ce mot : travail. Combien de fois elle avait manqué s’évanouir dans les toilettes, au rappel douloureux de son anus surmené. Combien de fois elle s’était gavée de glace et de tranxene pour faire taire tout ce qui criait en elle.
Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Elle était devenue riche, elle avait beaucoup d’amis et d’admirateurs. Elle faisait la fête très souvent. On l’invitait partout. Jusqu’au jour où elle trouva en Julien l’apaisement, la compréhension, la tendresse, la compassion. Elle n’était plus seule le soir dans son lit. Quelqu’un l’attendait, enfin. Elle connut les baisers et les caresses désinteressées, les confidences sur l’oreiller et les soirées à regarder la télévision.
Elle travaillait toujours autant, mais son Julien l’épaulait, la rassurait.
Pour rien au monde elle n’aurait laissé fuir ce bonheur-là. Cet homme était son homme. Elle l’aimait.
Puis il vida un à un tous ses comptes et sortit de sa vie comme il était apparu, tel un songe. Alors les larmes revinrent, et la douleur. Elle fit tout ce qu’elle put pour quitter ce monde et arriva chez Betty, l’ultime recours, la roue de secours.

samedi 17 avril 2010

numquamne familia mea quieta erit ? Episode 5

Le lendemain Benoît partit tôt, comme à son habitude ; ça travaille beaucoup un médecin, c’est un travail important.
Betty laissa un mot près de la tasse qu’elle avait préparée pour sa tante et elle amena les enfants à l’école, passa au pressing, fit quelques courses pour le déjeuner et rentra chez elle, comme d’habitude.
Ce qui la surprit, ce fut de trouver la maison à 10h30 exactement comme elle l’avait laissée à 7h30.... pas de trace de Mary. Il était inconcevable pour Betty qu’un adulte, et a fortiori une femme, puisse dormir au-delà de 8h00.
A pas de loup elle ouvrit la porte de la chambre d’amis. Mary dormait. Recroquevillée en position foetale, elle semblait d’un coup si vulnérable que Betty referma la porte et avec mille précautions, regagna le séjour.
Après le repassage, notre bonne mère de famille s’atela au repas puis elle partit chercher sa progeniture.
Les enfants étaient attablés devant leur saumon en papillote, Valérie chipotait en parlant de son contrôle de math et Quentin expliquait pourquoi il s’était battu avec son copain Xavier. Bref, la routine. Ou presque.
Chacun resta la fourchette suspendue, la bouche ouverte et le regard coi quand apparut en nuisette, echevelée, le teint hâve, l’oeil gonflé, la bouche sèche et l’haleine méphitique, la gentille tata Mary qui tentait de sourire et vint les embrasser comme si de rien n’était.

- Tu as dormi tout ce temps ? s’étonna Quentin. Maman ne t’a pas reveillée ? Nous, elle nous réveille toujours, même quand il n’y a pas école. Elle dit que c’est que les paresseux et les inutiles qui restent au lit toute la journée. Parce que personne n’a besoin d’eux. Tu es inutile, toi, tata ?

Valérie pouffait. Betty ne laissa pas à sa tante le temps de dire quoi que ce soit, elle lui intima d’aller se débarbouiller et s’habiller pendant qu’elle lui préparerait un café. Non mais, elle n’allait pas commencer à mettre le souk dans son organisation et dans l’éducation de ses enfants, cette... Mais Betty n’arrivait même pas à penser les mots qu’elle ne disait jamais.
Dignement elle débarrassa la table et Mary vint les rejoindre pour le dessert. Elle portait un jean déchiré et un débardeur qui ne laissait rien deviner de sa poitrine généreusement refaite. Betty pensa qu’elle aurait mieux fait de venir en hiver.
- Valérie, Quentin, vous allez vous brosser les dents et mettre vos chaussures, c’est l’heure. J’en ai pour un quart d’heure, Mary.
- A tout à l’heure Tata Mary !

Mary attendit sagement le retour de sa nièce, assise sur l’un des tabourets de la cuisine, n’osant rien toucher, regardant autour d’elle avec circonspection ce décor familial qui lui avait toujours échappé.
Puis elle sortit à son tour de la maison, s’assit sur le perron et alluma une cigarette. Elle ne se sentait pas à sa place dans cette famille mais elle n’avait pas eu d’autre endroit où aller. Plus personne ne voulait d’elle, elle avait fait trop de dégats lui disait-on, les ponts avaient été coupés, les cordons sectionnés, elle voguait loin de tout, sans port.
Elle était perdue dans son desespoir quand elle sentit un regard posé sur elle. Elle tourna la tête et croisa le regard d’un homme d’une quarantaine d’années, par dessus le mur mitoyen. Quand elle tourna la tête, et salua le voisin, il disparut, honteux. Elle faisait donc honte à tout le monde ? Qu’était-elle donc ? Un monstre qu’on ne peut regarder en face, sorte de Méduse moderne ? Qui alors aurait de la compassion ? Betty se sentait de trop, elle ne voyait plus à quoi sa vie pouvait bien servir, à part à emmerder tout le monde. Le petit avait raison, elle ne servait à rien, elle faisait honte à sa nièce, peur au voisin. Elle se disait qu’elle n’aurait pas dû se rater comme ça ; ça aurait évité bien du tort.
-C’est mauvais de fumer, Mary !
La voix de Betty la ramena à la réalité. Elle écrasa sa cigarette, se leva et suivit sa nièce à l’intérieur de la maison.

- Je te fais un autre café ? proposa Betty
- Si tu en prends un avec moi.
Betty jeta un coup d’oeil à l’horloge du séjour.
- Je vais me faire un thé.
Elle prépara les boissons en silence, et porta le plateau sous la véranda, suivie par Mary qui osait à peine respirer.
- Betty, je voulais te dire... euh... je suis désolée..euh... pour tout à l’heure... tu sais, à l’hopital, je dormais beaucoup... j’ai pas eu le temps de prendre le rythme...
- C’est bon, ça va, ne t’en fais pas... ça peut arriver...
Les deux femmes restèrent un moment chacune leur tasse à la main, dans un silence embarrassé. Betty, en bonne hotesse, décida de briser la glace :
- Ca fait longtemps dis-donc... Tu as changé... ça doit faire vingt ans...
- Eh oui ma chérie, fait dire que j’ai pas arrêté de bosser...
A ces mots, Betty eut une moue. Elle appelait ça «bosser» ?? Mary s’en était aperçue :
- Tu sais, c’est du boulot tout ça : les tournages, les photos, les castings, les interviews, les salons... et je faisais aussi beaucoup d’internet entre deux contrats. Tu peux pas comprendre, toi, tu as ta maison, ton mari, tes enfants... tout tourne autour de ça.
- Ce n’est peut-être pas un travail rémunéré mais je t’assure que ça prend du temps de s’occuper d’une famille. Il faut être disponible, à l’écoute... on n’a pas le temps de s’occuper de son nombril.
- Oui, je vois que tu leur consacres beaucoup d’energie. Tu n’as jamais eu envie de travailler ? je veux dire, dehors ?
- J’ai été prof, tu sais, pendant cinq ans.
- Waouh ! j’ai toujours su que tu etais intelligente ! prof de quoi ?
Betty eut un sourire.
- D’histoire-géo.
- La classe ! Mais pourquoi tu as arrêté ? ça ne te plaisait pas ? Ah ! les jeunes d’aujourd’hui...difficile hein ?
- Non non... j’ai préféré m’occuper de Valérie. Comme maman est tombée malade, elle ne pouvait plus la garder et je n’ai pas voulu la laisser à n’importe qui. Alors j’ai arrêté.
- Mais elle est grande maintenant. Et le petit va à l’école. Tu n’as pas envie de retourner travailler ?
- C’est trop tard maintenant.
Betty baissa les yeux sur sa tasse vide et murmura :
- et puis ils ont besoin de moi.
- Eh ben je vais te dire moi, je trouve ça dommage. Tu sais, je dis ce que je pense. Le bon dieu il ne t’as pas donné un cerveau si puissant pour que tu fasses la vaisselle toute la journée. Moi, il m’a donné mon cul, et je l’ai utilisé. C’est vraiment dommage...
- Comme tu dis : c’est dommage.
Elle regarda sa montre.
- Je dois aller chercher les enfants.
- Je peux t’accompagner ?
- Si tu veux.

lundi 21 décembre 2009

Numquamne familia mea quieta erit ? episode 4

Sa femme s’affairait aux fourneaux pendant que sa marraine et tante, assise au comptoir, sirotait une vodka orange. Benoit, eut comme un haut le corps lorsqu’il aperçut l’égérie de sa jeunesse dans sa cuisine. Sa jupe plus que fendue laissait apparaître une cuisse apparemment encore ferme que terminait une fesse qu’il connaissait presque mieux que celle de sa propre épouse. A son salut jovial et adolescent, elle se tourna et lui offrit un de ses plus beaux sourires. Il resta stupéfait. Elle lui ouvrit les bras et l’embrassa avec chaleur et affection.
Je suis ravie de faire enfin ta connaissance, Benoit.
Euh, hum, moi aussi, euh.....
Mary, tout simplement. J’ai vu vos petits mais ils sont chacun dans leur chambre ; la timidité.... on fera connaissance pendant le repas.
Benoit restait raide, c’était une femme, presque comme les autres. Plus belle, plus jeune, plus attractive et definitivement plus sexuelle mais sa façon de l’aborder était juste celle d’une femme. A quoi s’attendait-il donc ? Qu’elle se comporte comme dans les films où elle ouvrait la porte au plombier, au facteur, au témoin de Jehovah ? Quel idiot ! Actrice est un métier, il l’avait juste oublié. Ou bien pensait-il qu’il y avait chez ce type de comédienne un tel investissement physique qu’elle ne pouvait réellement jouer un rôle ? Qu’elle devait être ce qu’elle jouait ? Benoit resta un instant muet devant le paradoxe du comédien ; pour dissimuler son trouble, il s’ouvrit une bière aussi nonchalamment que possible et s’installa sur un tabouret haut à côté de Mary, en face de sa femme.
Alors, le voyage, pas trop long ? vous n’avez pas l’air trop fatiguée...
Mets ça sur le compte du Botox, mon chéri. J’ai voyagé comme une esclave dans un négrier. C’est presque étonnant qu’ils nous mettent pas les uns sur les autres là-dedans. Faut dire, ça faut un bail que j’ai pas voyagé en économique... Franchement, on supporte mieux les voyages quand on est riche !
Ne sachant que répondre, Benoît prit le parti de trinquer.
Et toi, Betty, tu ne bois rien ?
Tu vois bien que je suis en train de cuisiner. Je prendrai un verre avec vous pendant le repas.

Apres une demie heure de bavardages insipides dont l’aspect abscons cachait à peine une volonté polie de détendre l’atmosphère et surtout une peur gigantesque du silence, la famille se trouvait à table, au grand complet.

Valérie faisait clairement la tête, parce qu’on lui avait refusé l’autorisation d’aller au concert des Tamèrelapute samedi soir avec des copains. Du coup, elle ne pipa pas un mot de tout le repas.
Quentin, par contre, était en verve et surtout en paroles. Du haut de ses cinq ans, il bombarda Mary de questions.
Tu dormiras à la maison ? Combien de dodo tu vas faire avec nous ?
Euh, je ne sais pas encore... je vais rester quelques nuits, le temps qu’on fasse connaissance.
Maman m’a dit que t’es ma tata...
C’est vrai, je suis la tata de ta maman, donc je suis aussi ta tata.
Pourquoi qu’on se connaît pas, alors, si t’es ma tata ? demanda-t-il, méfiant.
Tu sais mon chéri, intervint Betty, Mary a beaucoup voyagé pour son travail, elle n’avait pas le temps de s’arrêter. Maintenant, elle a arrêté son travail, donc elle prend du temps pour venir nous voir.
Quentin se tourna vers sa soeur, sa complice de toujours ; la spécialiste des interventions inopinées et inopportunes qui le ravissaient tant elles mettaient tout le monde mal à l’aise.
Mais Valérie boudait, définitivement. Elle ne leva pas même le nez de son assiette.
Il devait se débrouiller seul.
C’est quoi ton métier, tata ?
J’étais actrice. Je voyageais beaucoup.
Benoit toussa. Betty s’essuya la bouche d’un air contrit.
Tu as fait des films ? tu connais des stars ? Dis, tu connais Lucky Luke ?
Tu n’as pas vu les films de Mary, Quentin, tu es trop petit. Et Lucky Luke n’existe pas réellement, c’est un dessin, raisonna la mère de famille.
NOOOON ! Lucky Luke existe en vrai ! je le sais, moi ! et toi tu sais pas ! Et puis j’ai vu les films de Mary, moi ! hurla Quentin.
Cris qui valurent au jeune Quentin exclusion de table et isolement dans sa chambre. C’était comme cela chez les Guerier-Rocquebert, on ne plaisantait pas avec ce qui avait droit d’existence, ni avec la culture en général.
Restèrent à table une adolescente taciturne et un couple peu à l’aise avec les actrices porno rangées des voitures qui s’invitaient à leur table.
Tu penses rester combien de temps ? demanda Betty comme si de rien n’était.
Benoit la coupa :
Elle restera autant qu’elle voudra, elle fait partie de la famille, ma chérie.
Il n’utilisait jamais autant d'hypocoristiques que lorsqu’il devenait fourbe. Il voulait garder Mary le plus longtemps possible , il n’aurait su dire pourquoi exactement mais il souhaitait garder son rêve de jeunesse près de lui, contre son coeur, comme si la rémanence de ce personnage qu’elle avait incarné pour lui avait arrêté le temps, l’avait rajeunit même, réouvrant d’un coup le champ des possibles.
Betty ne pouvait qu’acquiescer à cette déclaration, ce qu’elle fit, en femme bien éduquée.
Mary ajouta :
Vous savez, tous les deux, après ce que je viens de passer, j’ai vraiment besoin de repos. J’ai besoin de m’éloigner de mon milieu, de la ville. Ici c’est l’idéal, personne ne me connaît, c’est tellement paumé.
Sa nièce apprécia le compliment qu’elle fit passer avec une gorgée de Chateau Lafitte.

Le repas s’acheva dans le calme, chacun s’escrimant à trouver des banalités alors que chacun avait en vérité tant à dire. On resta à examiner son assiette comme si elle recelait des trésors. Puis Betty débarrassa, ce qui donna à chacun le signal pour rejoindre sa chambre.

mercredi 28 octobre 2009

Numquamne familia mea quieta erit ? /episode 3

Pendant que Betty préparait un café pour Mary, assise à la table familiale, Benoit prenait une douche. Il se shampooinait les cheveux avec grand soin : il avait lu Kundera. Dans une heure, il serait de retour à la maison, et enfin il rencontrerait celle qu'il se plaisait à appeler sa "belle tante", l'une des héroines de sa jeunesse libidineuse.
Quand sa femme lui avait annoncé cette incroyable visite, il a été sincèrement surpris et tout aussi sincèrement il s'est inquiété pour Betty. La proximité de Marie était-elle vraiment une bonne chose pour elle ? Cela ne risquait-il pas de déterrer d'anciennes querelles, de rouvrir d'anciennes blessures ? Il avait bien failli la perdre quand elle avait découvert ce qu'il faisait sur internet dès qu'il avait cinq minutes. Il était presque mort de honte devant la mère de ses enfants quand il avait dû avouer qu'il était un habitué des rencontres virtuelles, un forcené de la webcam.
Apres les pleurs, les cris, les insultes, elle avait recouvré la raison, lui avait enjoint de se faire soigner, avait même résilié l'abonnement au haut débit (il avait fallu faire croire à Valérie que le cable qui reliait la maison au monde entier avait été rongé par les taupes...). Il avait accepté toutes les conditions de son épouse : son téléphone, son ordinateur, ses poches bien sûr faisaient régulièrement l'objet d'une fouille en règle ; il avait vu un psy au moins trois ou quatre fois ; bref, il était devenu irréprochable : le mari parfait, enfin.
Puis Quentin est arrivé. L'enfant de la réconciliation, l'enfant-cicatrice, qui rappelle aussi bien la guérison que la blessure.
Mais au fond de lui, Benoit ne se sentait ni malade, ni dépendant, ni particulièrement pervers. Il avait juste des besoins que Betty, même avec toute la bonne volonté du monde, ne pouvait combler. Il l'aimait, là n'était pas le problème, mais il aimait aussi être un autre, rencontrer des femmes consentantes, jouer au jeu pipé de la séduction facile, téléphonée, se sentir désiré, convoité, irresistible. Il avait le sentiment d'avoir besoin de cela pour être entièrement lui-même. Pour lui, l'équilibre passait par l'acceptation de son côté obscur. Il était double, il avait fini par se rendre à l'évidence : il lui fallait Betty, l'amour de sa vie, et les autres, celles qui combleraient tous ses désirs. Faire un choix ? Pourquoi faire un choix ? Pourquoi toujours renoncer à quelque chose ? Benoit le savait, il pouvait toutes les rendre heureuses et il le ferait. Il n'est pas d'homme plus heureux que celui qui a trouvé son rôle sur cette terre.
Il a noué sa cravate, repris sa sacoche de médecin, et a quitté l'hotel, le coeur leger et les bourses vides.
Dans la voiture, il sifflotait en écoutant la fréquence pour djeun's que Valérie remettait invariablement dès qu'elle s'installait sur le siège passager. D'humeur guillerette, il n'a même pas remis France Culture comme il le faisait en général, en pestant contre cette musique électronique qui rendrait sa fille sourde ou conne.
Il se sentait fébrile en poussant la porte de la cuisine. Toute l'excitation des jeunes années le reprenait. Il allait enfin la voir, en vraie, en chair et en muqueuses ; il redevenait l'adolescent groupie, il essayait de calmer la formidable érection qu'il ne maîtrisait plus. Il prit une grande inspiration, se rappela qu'il était là Benoit Guerier, médecin de son état, heureux mari de Betty, père de deux charmants enfants.
- Salut les filles ! dit-il d'un air trop décontracté.

A SUIVRE ...

samedi 17 octobre 2009

Numquamne familia mea quieta erit ? /episode 2

Ce matin-là, c'était le 18 mai, il pleuvait des chiens et des chats. Betty a déposé Quentin à l'école et Valérie au collège sans presque s'en rendre compte tant elle était préoccupée. Elle est arrivée très en avance à l'aéroport, le temps de lire le quotidien, de boire un café, de vérifier quatre fois son maquillage dans le miroir des toilettes, d'acheter à la boutique un chiot en peluche et un tube de rose à lèvres ultra brillant au cas où sa marraine aurait oublié de prévoir un cadeau pour les enfants, et une bouteille de whisky pour son mari... au cas où... on ne sait jamais, on n'est jamais torp prévoyant... Betty pensait toujours à tout, tout le temps ; du coup, sa famille se dispensait souvent de penser, tout court. Cette redoutable organisatrice préparait les affaires de chacun le soir, les mettait dans la voiture, beurrait les tartines, mettait le sucre dans le café qu'elle tournait, prémâchait tout, sauf le steak.

A 8h55, l'écran a enfin affiché la terrible nouvelle : l'avion avait atterri, un vol sans avaries, avec à son bord Marie, qui, si souvent femme varie, ne variait que d'apparence, mais fréquemment.

Betty s'était imaginé mille visages, mille accoutrements les plus impossibles les uns que les autres et en secret elle avait prié pour que sa tante arrive incognito, se fondant dans la masse des autres mortels du vol AF 687.
Elle-même se tenait un peu en retrait de la foule qui attend toujours aux arrivées d'avions. Chaque fois que la porte s'ouvrait, elle se haussait un peu sur la pointe de ses ballerines, tendait le cou, levait le nez, prête à lever le bras en direction du nouvel arrivé puis elle laissait tout retomber, sauf le sourire qu'elle s'était accroché au visage.
- Betty ! Bonjour ! Vous attendez quelqu'un ? ça fait un bail qu'on ne s'est pas vu ! depuis le dîner chez les Matthieu, je crois. Comment allez-vous ?
Betty se retourna vivement. Elle avait en face d'elle le nouveau DRH de BioSanté, collègue et ami récent de son mari. Tout en priant pour que Mary ne débarque pas à ce moment-là, elle répondit qu'elle attendait sa vieille tante malade. Et comme les vieilles tantes malades n'intéressent pas les DRH blonds au sourire pepsodent, le Jean-Pierre formula une politesse quelconque et s'en alla voir ailleurs si Betty n'y était pas.

Comme Betty vérifiait que l'importun s'éloignait bien, elle se fit brusquement prendre par la taille et sa joue reçue une bise magistrale. Elle ne l'avait pas vue arriver.
Elle était aussi grande que dans ses souvenirs, toujours aussi blonde et terriblement jeune. Ses cheveux lui descendaient plus bas que sa jupe léopard et sa frange soulignait ses grand yeux noirs. Son sourire laissait briller un diamant incrusté dans son incisive. Eblouie, Betty baissa les yeux et découvrit de vertigineux escarpins vernis. Finalement, elle s'était fait des idées, Marie n'était pas si excentrique que sa filleule l'avait craint.

Lorsqu'elle retrouva l'usage de la parole, Betty lui fit les politesses et voeux de bienvenue d'usage et l'embarqua dans son monospace de mère de famille.

A SUIVRE ...




samedi 22 août 2009

Numquamne familia mea quieta erit ?

- Elle est comment, maman ? a demandé Quentin, elle est très vieille ?
- Comment ça se fait qu'on la connaisse même pas ? C'est notre famille quand-même ! lui a reproché Valérie.
- Vous savez, ça fait longtemps que je ne l'ai pas vue ; mais quand j'étais enfant, on était très proches. Elle n'a que 50 ans, ce n'est pas très vieux, Quentin... Vous savez, parfois les gens se perdent de vue, et puis se retrouvent... Marie a eu une carrière tres... tres prenante ; elle n'a pas eu trop de temps à accorder à sa famille et puis, c'est compliqué voilà.

Betty a du mal a expliquer à ses enfants, Quentin 5ans et Valérie l'insupportable adolescente, pourquoi elle n'a pas vu sa tante et marraine depuis ses 16 ans, pourquoi sa mère lui a interdit de lui parler, de l'appeler, pourquoi elle n'est plus jamais repassée la voir à la maison. Elle repense aux rares cartes postales qu'elle a pu avoir avant que sa mère ne les intercepte, aux quelques mails echangés aux anniversaires, à noel, aux faire-parts et cadeaux de naissance. Bref, leur relation s'est franchement distendue depuis que Marie a été declarée persona non grata dans la trop respectable famille Rocquebert et Betty n'a pas fait grand-chose pour garder le lien avec sa paria de tante.
Et voilà qu'un beau jour, il y a une semaine exactement, Marie a téléphoné, elle sortait de trois mois de maison de repos après un cocktail de médicaments et de rhum qui aurait dû l'envoyer au tapis sans sa providentielle femme de ménage. Elle lui a dit tout ça comme Betty lui demandait des nouvelles, destabilisée par ce subit retour. Alors Betty, la trop généreuse Betty, l'irrefléchie Betty a prononcé ces mots aussitôt regrettés :
- Viens donc passer quelques jours à la maison, ça te fera du bien d'être dans le calme, à la campagne. Et puis ça fait un sacré bout de temps qu'on ne s'est pas vues toutes les deux, tu ne connais même pas les enfants. Je te présenterai Benoit.

Le lendemain, Marie annonçait son arrivée le mardi suivant par l'avion de 9 heures.
Depuis, Betty dort peu, mange à peine, s'escrime à ne pas trop en dire sur sa tante tout en en disant assez pour que rien n'ait l'air suspect.

A SUIVRE...

dimanche 5 juillet 2009

Miette et son environnement toxique.

Miette aurait pu prendre la décision de se faire les ongles tous les jeudis, comme sa soeur, ou d'arrêter pour de bon de manger le gras du jambon, de boire de l'alcool ou d'avoir des lectures plus intelligentes, de passer moins de temps devant l'ordinateur, de faire du sport ou d'arrêter de jurer au moindre pretexte. Mais non, Miette est trop paresseuse, gourmande, futile, encore paresseuse et même emportée. Alors, ne reculant devant aucune facilité, elle a décidé dans un élan d'ambition démesurée et d'energie hors du commun de rassembler quelques papiers (elle a dû demander à la secretaire de retrouver pour elle ceux qu'elle avait perdus)et même d'écrire une lettre de motivation.
Tout cet air brassé en vue de postuler à un poste "susceptible d'être vacant" qui lui aurait permis pendant un an au moins d'échapper à la dictature de sa supérieure hierarchique qui telle une mitose anarchique pourrit tout ce qu'elle touche. Dans un souci de respecter son anonymat (auquel elle ne tient pas en général), nous l'appellerons Mitose Rappelez-vous Vian et sa Framboise ...
Miette donc, aussi motivée qu'un jeune cadre dynamique, les dents aiguisées comme un requin de la finance, s'en va présenter son dossier à sa chef qui doit y apposer un avis entre "défavorable" et "tres favorable". Elle arbore son plus bel ultrabright, tout ratelier dehors, étincelant comme l'auréole qui nimbe l'enfant jésus, elle faux-culte tout ce qu'elle peut, elle veut avoir sa chance de s'évader de cette prison pendant une petite année alors elle rameute toute l'hypocrisie qu'elle peut et se la colle sur la tronche. Elle a toutes ses chances de l'avoir ce putain de poste, faut juste que sa pas-si-supérieure-que-ça y mette un avis tres favorable ; elle veut tellement se barrer qu'elle se sent pousser une sorte de super pouvoir capable d'imprimer ces desirs à son environnement. Et puis surtout, elle sait que la chef, elle serait trop contente de se débarrasser de cette Miette qui lui colle à la molaire, qui se fiche entre ses ratiches et fait pas joli joli devant le beau monde.

"Bonjour, Madâme, compte-t-elle fleurette. Je viens vous praisanter mon dôssier de candidature pour le poste en-dehors de votre zone d'action et de malfaisance.
-Bonjour, Mle Miette. Je vous préviens, je vais mettre "avis reservé", laisse tomber l'omnipotente.
-Mais pour pour pourquoi ?
-L'appel à candidature est arrivé bien tard. J'ai déjà tout prévu pour l'année prochaine. Votre départ chamboulerait toute mon organisation, expose doctement la toute puissante maîtresse du sort de la pauvre Miette."

Là, Miette a une pensée pour toutes ces femmes qui ne changent pas de mari parce qu'elles aiment trop leur maison, leur jardin, leur quartier, leur cuisine, la friteuse de la mère de monsieur qu'elles devraient quitter... Vous avez du mal à me suivre ? C'est juste que le côté "ah non, ça chamboulerait mon organisation" renvoie indeffectiblement notre Miette à un univers étriqué, mesquin, qui lui donne des envies de tout casser.

Revenons à notre entretien tumultueux :
Miette s'insurge mais reste mielleuse, voire larmoyante, elle sort tous ces arguments. La bataille fait rage. La chef assene quelques mensonges que Miette pare bravement. Avec l'aide d'une collègue mais néanmoins amie qui se trouvait engluée dans la même mélasse, Miette obtient un avis tres favorable.
"Mais attention, si je vous mets "très favorable", ratiocine la vilaine, je vous retire le projet sur lequel vous avez commencé à travailler cette année et que vous vouliez poursuivre l'an prochain."
Miette opère alors un rappel de vocabulaire : postuler ne signifie pas être recruté. Il serait plus sage d'attendre la réponse avant de prendre des décisions éhontées.

Rasserenée, Miette attend les résultats, en ne croyant que mollement aux tentatives d'intimidation de Mitose. En effet, il n'y aurait aucune logique à lui retirer un projet si elle reste sur place pour le conduire, sachant que personne ne peut la remplacer si elle l'abandonne.

Eh bien, savez-vous ce qui arriva ? Ce ne fut point le serpent qui creva (un carambar à celui ou celle qui retrouve l'allusion). Le poste "susceptible d'être vacant" n'a pas été évacué par celui qui l'occupait. En revanche, Miette a été démise de son projet, sans autre forme de procès. Elle restera dans ses fonctions l'an prochain mais sans la possibilité de mener à son terme ce qu'elle avait dejà bien entamé.

Le plus triste dans cette histoire, ce sont les usagers, je n'en ai pas parlé, mais ils s'attendent à poursuivre le travail commencé, ils sont motivés, ils y croient, ils se sont investis et veulent s'investir encore.
La Tres Hierarchique Mitose les a sacrifiés sur l'autel de sa fatuité.