mercredi 6 juillet 2011

Numquamne familia mea quieta erit ? Episode 9

Marie avait la ferme intention de se venger de l’assaut de Benoît en lui prenant sa femme. Qu’il soit coureur ne la dérangeait pas, mais qu’il force les femmes, elle ne pouvait l’accepter.
- Pour commencer ma chérie, détente... annonça Marie, tu en as bien besoin.
- Mais le SPA Royal est affreusement cher...
- Tu y es déjà allée ?
- Ben non.
- Je t’invite !

Pendant que Marie s’occupait des soins proposés avec la réceptionniste, Betty était confortablement calée dans un fauteuil bas et admirait le superbe décor marocain. Elle souriait. Jamais encore elle n’était entrée là, trop onéreux pour une mère de famille. Au début, elle avait juste posé le bout des fesses sur le siège, puis elle avait fini par se laisser aller sur les coussins moirés. Elle se disait que finalement la visite de Marie était une bénédiction : elle lui faisait découvrir sa propre ville, elle lui offrait une pause dans sa vie trop réglée, trop prévisible.
Elle fut tirée de sa rêverie par l’invite d’une esthéticienne en djellabah qui l’invitait à passer au vestiaire. Elle y retrouva Marie, nue comme un ver, prête à passer le peignoir de l’institut. Elle était encore très belle malgré sa cinquantaine d’années et son millier d’amants. Betty se sentit gênée de se dévêtir, elle dont les seins exposaient les allaitements et dont le corps affichait le manque de soin et de tendresse. Elle était sèche, du dehors comme du dedans. Marie lui tendit un peignoir taupe, lui tint les épaules et murmura :
- Détends-toi ma belle, je t’emmène en orient.
Très vite débarrassées de leurs peignoirs, elles se retrouvèrent dans un hammam brouillardeux, chaud et moite. Marie s’installa sur l’un des bancs en mosaïque qui courait le long des murs, allongée. Elle fixa ses yeux sur le plafond piqué d’étoiles électriques qui s’allumaient pas intermittence, un sourire béat aux lèvres. Betty s’assit un peu plus loin, très droite, visiblement gênée par la touffeur ambiante. Elle ne cessait de passer ses mains sur son cou et son décolleté pour essuyer la sueur. Elle détestait vraiment cela, la sueur, et celle-ci dégoulinait particulièrement. Elle avait de la gêne à respirer, à voir, à sentir son corps moite et suintant. Tout cela était très inconfortable pour elle. Elle tenta de se détendre, pour rester polie vis-à-vis de Marie qui faisait tout son possible pour lui faire plaisir. Elle tenta donc de rester immobile, essayant d’oublier la sueur qui coulait le long de son corps. Elle sentit une goutte derrière son oreille, qui coula doucement le long de son cou, elle fit des efforts incroyables pour ne pas l’essuyer et lorsqu’elle arriva le long de sa poitrine puis entre ses seins, elle eut un sursaut et se leva d’un bond. En deux pas, elle sortit du hammam et enfila le peignoir dans lequel elle se pelotonna en frissonnant de dégoût. Marie la rejoignit et la prit dans ses bras :
- C’est rien, tu as eu un coup de chaud, ça arrive quand on n’a pas l’habitude. De toute façon on a assez macéré la-dedans. On passe à la suite.
Deux employées les prirent en charge. Betty entra dans une minuscule pièce rectangulaire aux murs sombres. Contre le mur du fond il y avait un miroir et un petit lavabo de pierre. Au centre une table en granit sur laquelle on l’invita à s’allonger. Elle retira son peignoir et s’installa sur la table, plutôt gênée par sa nudité. L’employée lui passa du savon noir sur tout le corps, des orteils à la nuque. Ses mains étaient douces et un peu molles. Betty se sentit troublée de prendre plaisir à se faire ainsi laver, cela faisait si longtemps que personne n’avait touché son corps avec tant de douceur. Benoît ne lui touchait que les parties intimes, et sans ménagement la plupart du temps. Mais c’était son devoir d’épouse de se soumettre aux désirs de celui qu’elle avait choisi pour la vie. Si au moins cette complaisance avait pu la mettre à l’abri de l’infidélité... Elle apprécia la caresse de l’eau tiède qui coulait sur elle pour la rincer.
Puis l’esthéticienne enfila un gant noir, et se mit à la masser, sans ménagement. Au début, Betty trouva cela douloureux, mais elle n’osa bien sûr rien dire. Puis elle se laissa aller à ce gommage vigoureux, et trouva enfin le plaisir tapi dans la chaleur dégagée par ces frottements énergiques sur tout son épiderme. Lorsque le massage se termina, elle se sentit enfin détendue. L’enveloppement d’argile qui suivit répandait ses effluves de rose dans toute la pièce. Betty ne cessait de sourire, elle gardait les yeux fermés, pour mieux profiter de l’instant. La table chauffait légèrement son dos, elle s’imaginait sur une plage, seule avec le soleil.
Quand elle rejoignit Marie dans le jacuzzi, elle se sentait enfin bien. Elle raconta à Marie ce qu’elle venait de vivre et Marie l’écouta avec bienveillance.
- Tu sais, lui répondit-elle, c’est quelque chose que tu devrais t’offrir de temps en temps. Moi j’y allais une fois par semaine, quand je tournais. Ca te décrasse le corps et l’esprit.
Betty comprit alors que son corps et son esprit n’étaient pas plus propres que ceux de sa tante.
Elles savourèrent un thé à la menthe accompagné de douceurs au miel avant d’aller se rhabiller.

mardi 5 juillet 2011

Numquamne familia mea quieta erit ? Episode 8

Quelques dix jours après la résurrection fugace de la passion conjugale, le calme mâtiné d’amertume qui faisait le quotidien de la famille s’était réinstallé. Un soir, alors que Betty, particulièrement fatiguée par la gestion de sa famille et le zèle qu’elle mettait à formater sa tante au milieu bourgeois, était montée se coucher avec un roman, Benoît partageait un dernier verre celle que les enfants appelaient désormais «tata mimi». Le chassagne-montrachet mêlait ses arômes de miel et d’amande à l’éclat des yeux de Marie. L’esprit embrumé de Benoît se plaisait à voguer vers le vert paradis des amours enfantines, qui correspondait pour lui à la belle époque de l’ex-actrice porno. Après avoir épuisé les sujets les plus courants, les enfants, la famille, la discussion se porta sur le métier de Benoît puis tout naturellement, dans un esprit de réciprocité propre aux bavardages mondains, sur la profession de Marie.
Elle, qui se voyait actrice et artiste, répondait sans pudeur aux questions de son presque neveu. Elle lui racontait ses meilleurs moments, les pires, les douleurs et les fous-rires. Les lieux de tournage les plus beaux comme certaines plages de Guadeloupe et les plus incongrus comme le chantier naval de Saint Nazaire. Elle lui parla des prises de bec entre actrices et des rivalités, des mesquineries et autres coups en douce qu’elles pouvaient se faire. Elle raconta aussi les mycoses et autres champignons. Elle raconta encore les performances : le pipi, le caca, les accessoires inimaginables comme les fucking-machines, les positions acrobatiques que seules quelques unes étaient capables de tenir. Elle avait aimé cette vie sous les projecteurs, elle avait mené une brillante carrière.
Elle raconta aussi l’amour, mais sans entrer dans les détails. Elle savait que Julien avait été son plus grand bonheur et sa plus terrible souffrance. Il fallait juste l’oublier.
Comme elle évoquait cette amour défunte, une larme de vin blanc perla au coin de son oeil. Benoît y vit une invitation à la consoler. L’oeil concupiscent mais la main amicale, il prit Marie par l’épaule et la laissa s’épancher contre son buste. Elle se laissa aller à pleurer franchement, ce qu’elle n’avait pas fait depuis des années en présence d’un autre être humain. Alors, encouragé par l’alcool, il la caressa avec plus d’insistance et moins d’amitié. Lorsqu’il tenta de glisser son doigt dans sa culotte, par-dessous la micro jupe, Marie eut une sorte de haut le corps, se recula d’un coup, éberluée, et, pleurant de plus belle, courut jusque dans sa chambre. Benoît n’y comprenait rien : c’était bien la première salope qui ne se laissait pas faire. Fort du pouvoir de son sexe, il lécha le doigt duquel il avait touché son rêve et se servit le fond de la bouteille avant d’aller rejoindre le lit conjugal.

Cette nuit-là, Marie ne dormit pas. Elle pleura une fois de plus toutes les larmes de son corps surmené. Elle se sentait salie, trahie, meurtrie. Jamais on ne l’avait touchée de force depuis ce moustachu en Allemagne alors qu’elle rejoignait son auberge de jeunesse après une soirée en discothèque. Elle avait 14 ans.

A 6 heures, Betty la trouva dans la cuisine. Le café était fait, la table mise. Marie était vêtue d’un jean non déchiré, à la taille extrêmement basse et d’un t-shirt Tomaxxx indécodable pour la trop rangée Betty. Elle avait déjà bu deux ou trois cafés et ses yeux cernés s’amusaient de l’expression eberluée de sa nièce.

- Mais, Marie, qu’est-ce qui se passe ? Tu es tombée du lit ?
- C’est presque ça ma chérie... j’ai décidé de passer la journée avec toi. C’est samedi et je suis sûre que ton mari voudra bien garder les enfants.
- Mais...
- Pas de «mais» ! Tu es avec moi aujourd’hui.

Devant le ton péremptoire de Marie, Betty ne put que s’incliner. Comprenant qu’elle ne pourrait se soustraire à cette journée aventureuse - car tout ce qui sortait de son quotidien ordinaire était par définition extra-ordinaire et vécu comme tel. L’idée de passer une journée hors de sa vie la faisait sourire et l’excitait un peu : qu’est-ce que Marie avait encore imaginé ?
A 8 heures et demi, Benoît fit son apparition dans la cuisine. Il embrassa sa femme sur la joue et lança à marie un «bonjour» faux. Il semblait d’humeur chafouine et Betty craignait qu’il ne lui interdise de sortir. Ce fut Marie qui d’emblée prit les choses en main. Elle planta son regard sur les yeux de l’infâme, plongés dans son café, avec une telle acuité qu’elle l’obligea à lever la tête.

- Mon cher neveu, c’est samedi aujourd’hui, tu ne travailles pas ?
- Non, mais...
- J’ai entendu que Valérie voulait un nouveau blouson et que Quentin avait envie de manger au Quick. Il va falloir les emmener au centre commercial. Et un petit ciné leur ferait sûrement plaisir...
- Pas de problème, Marie. Allez-y, moi, j’ai des affaires administratives à régler avec la sécu, bredouilla-t-il, gêné.
- Non non, tu ne me suis pas, Benoît. C’est toi qui va les emmener faire tout ça...

Comme Betty était tournée vers le lave-vaisselle, Marie durcit son regard et tendit bien droit un majeur menaçant devant son nez, en faisant légèrement tourner son poignet. Benoît toussa légèrement, il avait avalé son café de travers. L’éructation fit se retourner Betty qui put voir sa tante caresser familièrement le dos de son mari. Elle sourit à ce geste affectueux. Elle était heureuse de voir que les relations entre ces deux personnes n’avait rien que d’amical. Quand Benoît eut retrouvé son souffle et sa voix, il dit tout simplement, quoique fort bas :

- Pas de problème. Allez vous amuser entre filles, vous avez besoin de vous retrouver un peu. Je m’occuperai de mes paperasses plus tard. Mais... pas de bêtises, hein ? Soyez sages...
Il lança un clin d’oeil à Marie, protégé par la présence de sa femme à laquelle il sourit, l’air mutin.Betty pouffa dans son torchon.

Enfin, Quentin vint se mettre à la table du petit-déjeuner. Il avait un appétit d’ogre le matin et Marie s’amusait à lui beurrer ses tartines qu’elle nappait ensuite d’une belle couche de confiture de fraise. Il sauta de joie quand celle-ci lui annonça le programme de la journée avec son papa. Il colla à tous ceux qui étaient réveillés un énorme baiser collant et repartit bien vite à ses tartines. Son cri de joie fit venir l’adolescente, qui affichait la mine réjouie des treize ans qui commençaient à fleurir sur ses joues et son front. Les cheveux en bataille, l’air renfrogné comme jamais, elle cracha :
- Qu’est-ce qu’il a le débile ? Il croit que c’est déjà Noël ?
- Valérie ! Un peu de respect pour ton petit frère s’il te plaît ! cria Betty.

Benoît quitta la pièce, assommé à l’idée de passer une journée à gérer les conflits fraternels et à entendre les récriminations de l’une et les désirs pressants de l’autre. Il s’enferma dans les toilettes, tira de la poche de son pantalon son téléphone qui ne le quittait jamais et composa un message en soupirant : Ne m’attends pas. Je ne pourrai pas venir cet après-midi. Je t’appelle. Tendre baiser. ♥ La famille, c’est sacré. Il l’avait prévenue.

Pendant ce temps, Marie et Betty exposaient à Valérie ce qu’elle risquait de manquer si elle n’adoucissait pas le ton de sa voix. L’adolescente intéressée reçut le message 5 sur 5 et se transforma en un rien de temps en ce qui ressemblait à une petite fille modèle, absorbée par la liste de dépenses qu’elle prévoyait mentalement pour son père.

Betty contourna le bar et retira l’éponge de la main de Betty.
- Va t’habiller. Et pas en bonne soeur, hein !
Docile et un peu nerveuse, Betty alla se préparer. Elle avait envie de faire des bonds, un sourire immense fendait son visage de mère lasse. Elle passa une robe de coton léger qui mettait en valeur son corps svelte et laissa ses cheveux lâchés. Elle enfila une paire de trotteurs, mis un peu de gloss qu’elle piqua dans la chambre de Valérie et se présenta à sa tante qui l’attendait, assise sur le canapé, fin prête comme toujours.

lundi 4 juillet 2011

Numquamne familia mea quieta erit ? Episode 7

Quelques dix jours après la résurrection fugace de la passion conjugale, le calme mâtiné d’amertume qui faisait le quotidien de la famille s’était réinstallé. Un soir, alors que Betty, particulièrement fatiguée par la gestion de sa famille et le zèle qu’elle mettait à formater sa tante au milieu bourgeois, était montée se coucher avec un roman, Benoît partageait un dernier verre avec celle que les enfants appelaient désormais «tata mimi». Le chassagne-montrachet mêlait ses arômes de miel et d’amande à l’éclat des yeux de Marie. L’esprit embrumé de Benoît se plaisait à voguer vers le vert paradis des amours enfantines, qui correspondait pour lui à la belle époque de l’ex-actrice porno. Après avoir épuisé les sujets les plus courants, les enfants, la famille, la discussion se porta sur le métier de Benoît puis tout naturellement, dans un esprit de réciprocité propre aux bavardages mondains, sur la profession de Marie.
Elle, qui se voyait actrice et artiste, répondait sans pudeur aux questions de son presque neveu. Elle lui racontait ses meilleurs moments, les pires, les douleurs et les fous-rires. Les lieux de tournage les plus beaux comme certaines plages de Guadeloupe et les plus incongrus comme le chantier naval de Saint Nazaire. Elle lui parla des prises de bec entre actrices et des rivalités, des mesquineries et autres coups en douce qu’elles pouvaient se faire. Elle raconta aussi les mycoses et autres champignons. Elle raconta encore les performances : le pipi, le caca, les accessoires inimaginables comme les fucking-machines, les positions acrobatiques que seules quelques unes étaient capables de tenir. Elle avait aimé cette vie sous les projecteurs, elle avait mené une brillante carrière.
Elle raconta aussi l’amour, mais sans entrer dans les détails. Elle savait que Julien avait été son plus grand bonheur et sa plus terrible souffrance. Il fallait juste l’oublier.
Comme elle évoquait cette amour défunte, une larme de vin blanc perla au coin de son oeil. Benoît y vit une invitation à la consoler. L’oeil concupiscent mais la main amicale, il prit Marie par l’épaule et la laissa s’épancher contre son buste. Elle se laissa aller à pleurer franchement, ce qu’elle n’avait pas fait depuis des années en présence d’un autre être humain. Alors, encouragé par l’alcool, il la caressa avec plus d’insistance et moins d’amitié. Lorsqu’il tenta de glisser son doigt dans sa culotte, par-dessous la micro jupe, Marie eut une sorte de haut le corps, se recula d’un coup, éberluée, et, pleurant de plus belle, courut jusque dans sa chambre. Benoît n’y comprenait rien : c’était bien la première salope qui ne se laissait pas faire. Fort du pouvoir de son sexe, il lécha le doigt duquel il avait touché son rêve et se servit le fond de la bouteille avant d’aller rejoindre le lit conjugal.

dimanche 3 juillet 2011

Numquamne familia mea quieta erit ? Episode 6

- Attends-moi là, j’en ai pour 5 minutes.
Betty avait tourné un bout de temps dans le quartier avant de trouver la place idéale, au fond d’une allée, derrière l’école. Elle avait laissé sa tante poireauter dans la voiture, au cas où un parent d’élève l’aurait reconnue.
Elle l’aimait vraiment bien sa tante Marie, son exubérance la faisait rire. Elle était tout ce qu’elle n’avait jamais osé être. Mais de là à sortir en public avec elle, il y avait un pas qu’elle n’était pas prête à franchir...
Betty rejoignait à pas pressés la foule des parents qui attendait devant l’école. Elle en connaissait quelques uns qu’elle salua poliment. Elle serra des mains, fit quelques bises. Ces gens n’étaient pas ses amis mais elle entretenait ces relations avec les autres parents par amour pour ses enfants, persuadée que leurs amitiés étaient conditionnées aux siennes. Il faisait plutôt frais, le vent de novembre s’était levé et semblait s’être installé dans les rues étroites de la petite ville. Betty serra un peu plus les pans de sa veste, elle détestait le froid, surtout le vent qui s’engouffre sous les vêtements sans qu’on puisse rien y faire. Elle détestait la chaleur aussi, d’ailleurs. La sueur était sans doute la chose qui la dégoûtait le plus au monde.
Lorsque le portail s’ouvrit enfin, elle laissa passer la foule de ceux qui se précipitent quand on leur ouvre la porte, sans savoir vraiment pourquoi, dans un élan grégaire qu’elle avait toujours méprisé. Elle entra tranquillement dans l’école et se dirigea vers la classe de son Quentin. Comme chaque jour, elle prit le temps de demander à l'institutrice comment la journée s’était passée, puis elle ressortit, son fils à la main, écoutant attentivement le récit de ses exploits du jour.
Le retour à la fraîcheur de la rue fut plutôt brutal : de l’autre côté du trottoir, tatie Marie leur faisait de grands signes et appelait de sa plus haute voix «Quentinououououou !».
Betty crut mourir de honte. Elle aurait dû l’enfermer dans la voiture ! Les parents qui sillonnaient les trottoirs alentour ne pouvaient s’empêcher de jeter un oeil curieux, amusé, choqué, libidineux sur Marie qui visiblement ne craignait pas tant le froid que sa nièce.
Quentin quant à lui, à mille lieues de ces considérations bien pensantes, courut vers sa grand-tante qui lui colla un généreux baiser sur la joue et le prit par la main. Betty hurla comme une bête blessée lorsqu’il traversa la rue en courant, laquelle était d’ailleurs tellement embouteillée que les voitures ne bougeaient pas d’un pouce. Le cri de la mère apeurée n’eut donc d’autre effet que de focaliser toutes les attentions sur les joyeuses retrouvailles de Marie et Quentin.
Pourquoi tu t’es garée si loin maman ?
Betty ne répondit pas. Elle marchait les dents serrées derrière sa tante et son fils qui devisaient joyeusement, main dans la main. Les enfants ont cette chance de savoir accueillir et accepter sans juger.

Marie sentait bien que Betty était gênée par sa présence. Elle se sentait comme une enfant prise en faute à chaque regard que lui lançait sa nièce. Elle n’avait pas les bonnes manières, pas le bon langage, pas l’air qu’il fallait et nulle part d’autre où aller. Tout le monde lui avait tourné le dos, à elle qui l’avait si souvent tendu aux autres. Elle n’était pas stupide, elle voyait bien ce qui se passait mais elle n’avait pas le choix : elle devait coûte que coûte se faire accepter dans cette famille le temps de se refaire, le temps que son avocat lui récupère ses biens et qu’elle puisse repartir vivre sa vie. En attendant, elle était bien décidée à décoincer tout ce petit monde, et surtout sa cul-cousue de nièce qui voulait régenter la vie de chacun. Elle se croyait bien supérieure la petit Betty avec sa belle maison, ses charmants enfants, son séduisant mari et avec son prénom de pute trisomique !
Marie en connaissait long sur la vie. Elle savait ce que c’était que de travailler pour vivre, de travailler dur pour réussir. Et en un sens, elle avait réussi, seule. Seule elle avait construit sa carrière, elle était devenue célèbre et aimée. Elle s’était levé le cul pour gagner son fric, elle ne devait rien à personne. Combien de fois elle avait pleuré d’épuisement à la fin d’une journée de travail, où son corps malmené la faisait terriblement souffrir, lui rappelant le vrai sens de ce mot : travail. Combien de fois elle avait manqué s’évanouir dans les toilettes, au rappel douloureux de son anus surmené. Combien de fois elle s’était gavée de glace et de tranxene pour faire taire tout ce qui criait en elle.
Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Elle était devenue riche, elle avait beaucoup d’amis et d’admirateurs. Elle faisait la fête très souvent. On l’invitait partout. Jusqu’au jour où elle trouva en Julien l’apaisement, la compréhension, la tendresse, la compassion. Elle n’était plus seule le soir dans son lit. Quelqu’un l’attendait, enfin. Elle connut les baisers et les caresses désintéressées, les confidences sur l’oreiller et les soirées à regarder la télévision.
Elle travaillait toujours autant, mais son Julien l’épaulait, la rassurait.
Pour rien au monde elle n’aurait laissé fuir ce bonheur-là. Cet homme était son homme. Elle l’aimait.
Puis il vida un à un tous ses comptes et sortit de sa vie comme il était apparu, tel un songe. Alors les larmes revinrent, et la douleur. Elle fit tout ce qu’elle put pour quitter ce monde et arriva chez Betty, l’ultime recours, la roue de secours.


Cela faisait une semaine que Marie vivait chez les Guerier-Rocquebert et ce matin, elle avait décidé de prendre sa journée en main. Elle se leva d’excellente humeur et trouva comme à son habitude sa nièce affairée dans la cuisine, lavant, épluchant, coupant en vue du déjeuner. Elle prit place sur le tabouret en face du plan de travail et la regarda en silence tout en buvant son café. Betty semblait soucieuse face à ses légumes, une ride se creusait entre ses sourcils fins et une veine battait contre sa tempe. Elle non plus n’avait pas une vie facile, toujours au service des autres, d’autres qui ne la voyaient même plus. Marie se sentit d’un coup solidaire de cette femme niée, elle observait les mains fines et blanches aux ongles trop courts, marbrées de veines bleutées, qui perdaient leur délicatesse dans les tâches ménagères. Des mains de pianiste.
Tu joues toujours du piano, Betty ? je me souviens que tu étais très douée.
Betty leva les yeux vers sa tante, un sourire aux lèvres. Elle posa son couteau. Son regard effleura un instant les murs et sembla vouloir se perdre au-delà, dans le salon ou trônait le grand piano.
Ca fait des années que je n’ai plus joué mais les enfants apprennent. Valérie se débrouille plutôt bien et Quentin sait jouer «au clair de la lune» avec un doigt !
Mais pourquoi tu ne joues plus, toi ?
Oh la la, c’est que je n’ai plus le temps pour ça tu sais, dit Betty en souriant franchement. C’est beaucoup de travail, une famille ! Tu vois bien que je suis toujours en train de faire quelque chose...
Bon.
Marie sortit dans le jardin fumer une cigarette. Encore une sale habitude qui dressait entre elle et eux une barrière, un écran de fumée. Par la baie vitrée, elle continuait à regarder Betty dans sa cuisine, dans son rôle trop rodé de mère et d’épouse modèle. Pour elle, jamais un facteur ou un plombier de cinéma. Quelle tristesse !
Elle jeta dans le jardin du voisin, en prenant bien garde de ne pas être repérée.
Hé Betty ! Tu as prévu quelque chose cet après-midi ?
Heu... je dois passer au pressing, faire un gâteau pour la fête de l’école et j’ai du repassage en retard. J’ai une vie bien remplie comme tu vois ! En plus pour ce soir j’ai prévu des lasagnes, il faut que je prenne le temps de les préparer.
Pour une fois Betty, tu peux pas laisser tomber tout ça ? Ca fait des années qu’on ne s’est pas vues et tu m’héberges donc cet après-midi, laisse-moi m’occuper de toi.
Mais je ne peux pas ! il fallait me prévenir avant, que je puisse m’organiser !
Arrête un peu, madame la surmenée ! Ton ménage et ta bouffe vont pas se sauver et personne fera ça à ta place.
Elle la prit par les épaules et planta ses yeux dans ceux de sa nièce :
Allez ma grande... dès que tes enfants sont retournés à l’école cet après-midi, tu m’accordes un peu de temps.
Betty baissa les yeux et articula un «mouais» peu convaincu. Elle craignait de perdre son temps à ne rien faire avec sa tante et en même temps elle se disait que ça faisait bien longtemps qu’elle ne s’était pas un peu amusée, entre filles.
Rongée à l’avance par la culpabilité d’abandonner son foyer pendant trois heures, Betty prépara le repas à la vitesse grand V et parvint même à repasser la moitié des vêtements qui attendaient dans le panier. Sous l’oeil amusé de Marie, elle allait dans tous les sens, avec l’énergie et l’excitation d’une petite fille qui fait vite ses devoirs avant d’aller jouer.
Elle pressa les enfants de manger et fit la vaisselle en un temps record.
Lorsqu’enfin les deux femmes déposèrent Valérie et Quentin à 13h30, elles se regardèrent et se mirent à rire, de la gaieté folle des jeunes filles. Betty baissa le miroir de courtoisie et fit une moue en essayant de réajuster sa queue de cheval.
Pour commencer, je t’emmène chez le coiffeur ma chérie. Tu ne ressembles à rien comme ça.
J’ai pas que ça à faire, répondit Betty, un peu vexée.
Chez le coiffeur où Betty se laissa traîner avec une mauvaise grâce feinte, Marie insista pour qu’on lui fît aussi les ongles et qu’on la maquilla. Betty choisit un vernis discret au reflets nacrés et accepta un maquillage léger qui mettait en valeur ses grand yeux verts.
Marie la contemplait comme un maître son oeuvre et Betty souriait de se découvrir une beauté qu’elle avait oubliée depuis bien longtemps. Les deux femmes s’installèrent à une terrasse de café. Marie montrait les hommes à Betty qui riait comme une adolescente des regards appuyés de certains messieurs. Elles durent courir pour être à l’heure à l’école. L’humeur était joyeuse, enjouée même. Quentin ne quittait plus sa mère du regard et lui répétait à loisirs qu’elle était belle. Valérie courtisait sa grand-tante, espérant elle aussi se voir offrir une séance de relooking.
Betty prépara les lasagnes avec plus d’entrain que jamais, en prenant garde à ses ongles toutefois. Marie consentit à l’aider en mettant la table avec les enfants, puis elle reprit sa place au bar et sirota son éternelle suze cassis.
Benoît rentra fort tard, comme à son habitude. Il s’assit en face de son épouse qu’il complimenta autant qu’il le pouvait. Il était heureux de retrouver la femme qu’il avait tant aimée 15 ans auparavant. Ses cheveux chatains bouclés, ses yeux verts si grands lui rappelaient combien il avait pu l’aimer, avant. Il lui tourna autour, l’embrassa dans le cou, lui lançait des oeillades qu’il réservait aux autres depuis dix bonnes années. Il en oublia même la sulfureuse présence de Marie qui pour ce moment n’était plus qu’une vieille tante inoffensive qui soufflait dans leur foyer un vent de réconciliation et de sensualité.
Marie perçut très vite le changement du regard de Benoît et fit tout son possible non seulement pour se faire oublier, mais aussi pour s’occuper des enfants. Ces derniers se laissèrent volontiers faire, touchés par la grâce qui ce soir-là enveloppait leur foyer. Ils regardèrent avec Marie une émission de télé-réalité dont elle connaissait quelques participants sur lesquels elle avait quelques anecdotes savoureuses à partager. Puis ils allèrent docilement se coucher, en prenant soin de ne pas déranger leurs parents, occupés à s’embrasser dans les coins tout en rangeant plus ou moins la cuisine.
La grâce se prolongea le lendemain matin ou Benoît et Betty, les amants magnifiques, prirent ensemble leur petit déjeuner en se souriant.
Lorsque Betty rentra de l’école, Marie avait rangé la cuisine, il n’y avait plus trace du petit déjeuner que Betty avait pour une fois laissé traîner en partant.
La paix était revenue, grâce à quelques fards et onguents. ll avait suffi de quelques soins esthétiques pour redonner au quotidien de cette petite famille les couleurs qu’il avait perdues. Mais, à l’image de ces artifices, on devine vite que tout cela n’est que vernis posé sur de la crasse, et qui tient d’autant plus mal que le support est graisseux et poussiéreux. Malgré cette conscience du mensonge, les époux et les enfants Guerier-Rocquebert se délectaient de ce moment fragile où l’harmonie retrouvée leur permettait de rêver à un avenir paisible. Betty s’accrocha à son maquillage et à sa nouvelle coiffure quelques jours durant. Jusqu’à ce que le poids du quotidien reteinte de fadeur son visage et sa tenue. Benoît tint bon lui aussi et se contenta d’honorer sa femme en reléguant tout au fond de son esprit ses conquêtes inachevées.
Mais les préoccupations de l’une, les penchants de l’autre reprirent bien vite leur place dans la routine qui se réinstallait. Marie, la bonne fée Marie, ne parvint plus à rallumer l’étincelle, on ne fait pas revenir à la vie ce qui depuis longtemps est mort et enterré. Fantôme d’amour et de désir, illusion de terre promise. Il n’y a pas de viagra sentimental.


samedi 4 juin 2011

La prisonnière


Le gars d’en face venait de retraverser sa chambre, dans son pyjama bleu ciel trop grand. Il ressemblait à un grand enfant dépourvu de mains. Il ne marchait pas, il glissait plutôt sur le linoléum bleu profond. Il a éteint la lumière et Annie ne l’a plus revu.
Elle laissait la porte de sa chambre ouverte, obstinément, ne levant jamais le nez sur les allées et venues des personnels soignants, nettoyants, passants. Dès que le hall était vide, en revanche, elle l’observait avec avidité à travers le premier cadre de la porte de sa chambre, trouée elle-même d’un cadre vitré.
En partie cachée par la porte entrouverte d’en face, celle de l’homme en pyjama, une demie infirmière en blanc se tenait debout, elle a prononcé quelques mots et est repartie vers la droite.

Une soufflerie continue rappelait à Annie ce qu’était le silence. Elle ne s’en plaignait pas. Un bruit de semelles de crêpe suivi aussitôt de petits talons : Cat People et The Nutsy Professor réunis, prodigieux !
Lorsque le hall restait inanimé pendant quelques instants, Annie était malgré elle ramenée à l’espace mental de sa chambre aux murs vert pâle, aux dalles d’un bleu strié de blanc, illusion de fantaisie, rectiligne et calculée.
Le lit constituait avec le chevet l’équipement spartiate de ce qu’il conviendrait mieux d’appeler une cellule ; le grand judas carré qui perçait la porte ne pouvait que confirmer cette idée. Aussi valait-il mieux laisser ouverte cette porte. Si tu me vois, c’est parce que je l’ai choisi. Cette question du choix tenait une grande place dans la vie d’Annie. Elle était là, c’est qu’elle l’avait choisi.
Avec un peu plus de temps et de courage, en un mot d’organisation, elle aurait pu se trouver ailleurs mais tel n’avait pas été son choix, puisqu’elle était là, allongée sur ce lit confortable à condition qu’on ne le fasse pas grincer en bougeant de façon trop brusque.
La porte d’en face était toujours ouverte ; la chambre plongée dans la pénombre. A gauche en se penchant on devinait une chaise noire, à l’assise molletonnée. Sûrement pour les visites. Le grand enfant d’en face dormait sûrement. Ou bien il fixait le plafond, attendant une réponse d’on ne sait quelle improbable transcendance.

Un homme en blanc, d’une quarantaine d’années, la barbe de trois jours grisonnante, est entré dans la chambre d’Annie. Sans un mot il a commençé à nettoyer le sol. Elle lui a demandé : «Vous voulez que je m’en aille ?». Il a répondu : «Vous êtes arrivée hier ? On changera les draps demain.» Annie était-elle déjà devenue un fantôme ? Etait-elle saisie d’un mal contagieux ? Etait-elle dangereuse ? N’avait-elle déjà plus accès à la moindre sympathie ?

Un matin, juste après le petit déjeuner, une femme est venue la voir : Lina. Elle était vide. Juste vide. Annie avait envie de lui dire : «Si tu es vide, tire-toi. Tu es déjà morte de toute façon. Au moins ton vide ne te fera plus mal.» Mais au lieu de cela, Annie a rassuré autant que possible la dame ; elle l’a questionnée sur sa vie, lui a suggéré des conneries : lis, fais du tricot, fais du sport. Tant de paroles vaines dont Annie saisissait la vacuité avec une précision douloureuse. N’avait-elle pas elle-même déjà expérimenté tout cela ? n’avait-elle pas déjà tenté de combler tout ce vide ? Un temps, cela l’avait contentée. Mais après l’attrait du vide est revenu, avec d’autant plus de force qu’on a essayé de le nier. Le vide est ainsi : vachard, revanchard, haineux et terriblement creux. Un jour il revient tout près de toi, juste sous tes pas et te dis : Saute ! ou gare à toi !
Annie a combattu longtemps, avec courage, cet appel du rien. Elle s’est occupée, sur-occupée autant que possible, n’acceptant en matière de vide que celui factice du sommeil. Mais cette activité bourdonnante, obsessionnelle, si elle comblait le vide n’atteignait en rien la vacuité, qui est bien plus dangereuse. Soeur de la vanité, elle est ce «à quoi bon» qui te pousse à sauter, c’est elle qui entraîne vers le vide. Elle est la mère du rien.

L’homme bleu ciel est sorti de sa cellule. D’abord Annie n’a vu qu’une moitié de pyjama, l’autre étant cachée derrière la porte. Puis le zombie s’est tenu un instant dans l’encadrement de la porte. Il a levé la tête vers Annie qui le regardait fixement puis il l’a rabaissée. Il s’appuyait au chambranle de la porte. Tantôt à gauche. Tantôt à droite. Les bras étaient croisés, le poids du corps sur une jambe. Annie lui a adressé maladroitement un signe de la main qu’il a ignoré. Il devait avoir peur des coucou. Par moment, il retourne dans l’obscurité de sa chambre. Quand il en ressort, il reste sur le seuil. Les personnels qui passent ne semblent pas le voir. Peut-être est-il devenu lui aussi un zombie ? un ectoplasme mou et transparent ? A présent Annie n’aperçoit plus de lui que les genoux, qui dépassent du fauteuil en sky placé là pour les visiteurs.
Dans la chambre d’Annie, point de fauteuil pour l’éventuel visiteur. Personne ne viendra la voir. Son crime est trop honteux, ou peut-être contagieux. Il est de ceux qu’on regarde entre ses doigts au cinéma, partagé entre le désir turbulent d’approcher le mal et la conscience aigüe qu’il pourrait nous happer.
Le zombie se penche en avant, Annie voit sa tête passer dans le cadre de la porte. Il recule lorsqu’elle le voit. Les regards ne doivent pas se croiser : telle semble être la règle du lieu. Comme si chaque regard transpirait de ce que nous avions fait.
Le regard d’Annie lui semble plutôt vide quand elle l’aperçoit dans le miroir des toilettes. Des cernes violacées creusent ses orbites. Ses yeux, jadis grands et en amande, ont rétréci et perdu de leur éclat. Cela ne l’attriste pas. Elle ne se trouve plus vraiment d’intérêt. Des cheveux fous encadrent son visage pâle, elle qui se maquille chaque jour que Dieu fait.

Un soir, une gentille infirmière est passée chercher Annie qui s’est laissée conduire de bonne grâce dans un bureau impersonnel, au mobilier puant le neuf et laid. La psychiatre lui a posé tout un tas de questions auxquelles elle n’avait pas réfléchi ou n’était pas en état de réfléchir. Comme si on savait toujours comment on se sentait précisément à chaque foutu moment de sa vie, comme si on passait son temps à se regarder le nombril à chacun de ses gestes, et comme si on avait une belle explication rationnelle et logique à chacun de ses actes. A certaines questions Annie a refusé de répondre. Elle les avait déjà racontées ces histoires sinistres, elle n’avait aucune envie de reprendre ces récits funestes dans lesquels elle avait tout sauf le beau rôle. Elle se donnait l’impression d’être un otage à qui on voulait absolument faire cracher le morceau. Tout ce qu’elle se bornait à dire, c’est qu’elle ne regrettait rien et que si c’était à refaire, elle le referait, mais sans fausse note cette fois-ci. La seule solution était donc de l’enfermer.
La psychiatre a demandé d’où lui venait cet air de se moquer de tout. Annie s’est sentie flattée. Fidèle à cette image, elle s’est contentée de hausser les épaules en disant qu’elle aimait prendre du recul. Annie aimait se représenter comme l’un de ces deux petits vieux du Muppet show qui, installés au balcon, commentaient le spectacle avec détachement, et sans jamais vraiment y participer : Statler et Waldorf.

Du bruit et de la lumière en face, de la visite pour l’ectoplasme en pyjama bleu ciel ? Ca parle un peu fort au goût d’Annie. Un gros et grand infirmier se tient face au lit. Il sourit et semble sympathique. Il ressort. Au fond de la grande salle, contre le mur, une femme sans âge, les cheveux mouillés, sourit. Elle croit qu’elle fait une visite de courtoisie dans l’unité ? C’est ici le dernier salon où l’on cause ? Elle suit une infirmière qui, cachée auparavant par le mur, sort de la chambre. Le conversation semble agréable et animée. Le service s’anime joyeusement autour de la chambre 403 ou 408, Annie a la vision un peu trouble. Apparemment, on rit aussi en psychiatrie.
Dans la cellule d’Annie, on vient de pleurer.
C’est ça la vie, il paraît : du rire, des larmes et de la merde. Du début à la fin. Alléchant programme !
Dans la chambre en face, la femme qui sourit est assise sur le siège noir molletonné, celui destiné au invités. Elle tient son sac sur ses genoux. Ses jambes sont croisées. De ses doigts elle démêle ses cheveux. L’infirmière réapparaît avec un dossier qu’elle ouvre sur la desserte roulante, la femme s’approche et toutes les deux disparaissent vers la droite dans le fond de la chambre où sûrement se trouve allongé le pyjama bleu ciel.

Annie savait maintenant combien de temps durerait son incarcération : une semaine. Une semaine à faire quoi ? Une semaine pour quoi ? Pour laisser le monde tourner sans elle, pour lui prouver qu’il n’a pas besoin d’elle ? Une semaine pour espérer qu’à son retour sur terre tout aurait changé ? Et ensuite deux minutes pour retomber dans la réalité et rêver à nouveau de l’impalpable éther ?
Une semaine pour faire le point et prendre des décisions. Ensuite : l’éternité pour n’en rien faire et tout laisser comme avant.
L’échec.
Annie sentait venir l’échec. Elle rêvait d’un nouveau départ, elle voulait y mettre toute sa force et son courage mais certaines choses ne peuvent s’accomplir que si plusieurs énergies se conjuguent et vont dans le même sens. Or, Annie se sentait seule. Désespérément seule. Les dialogues qu’elle amorçait ne menaient à rien. Elle avait l’impression de jouer contre un mur, chaque parole lui revenait. Les mots se croisaient sans jamais s’atteindre.

Elle voulait juste échapper à la souffrance. Elle avait manqué son coup, à double titre : premièrement elle vivait toujours et secondement ce reste de vie restait d’une douleur immense.
Qu’est-ce qui l’attendait de l’autre côté ? Y avait-il toujours une place pour elle dans la vie ? et dans l’amour ? Serait-ce la même place ou pire ou meilleure ? En attendant, juste au cas où, elle répondait systématiquement par l’affirmative quand l’infirmière de nuit lui demandait si elle avait du mal à dormir. Soigneusement elle rangeait les petites pilules recrachées dans la poche de son survêtement. A la fin de la semaine, elle en aurait cinq au moins. Il y aurait toujours moyen de faire quelque chose de cela. Son pragmatisme et son esprit d’organisation la faisaient sourire.

C’est alors que Marie-Louise a débarqué. Comme ça, sans crier gare. Marie-Louise est la dame qu’Annie avait prise au départ pour une visiteuse, tellement elle semblait contente d’être là. Marie-Louise est bavarde. Très. Trop. Elle a demandé à Annie : «Et vous, pourquoi vous êtes là ?». Annie a poliment mais fermement refusé de lui dire. Ca ne la regardait pas, bordel ! Occupe-toi de ta vie et je m’occuperai de ma mort, connasse !
Mais Annie étant une file polie, seuls des mots polis, policés, choisis, sont sortis de sa bouche. Jusqu’à ce qu’une infirmière, Al Hamdoullah ! vienne prendre notre Marie-Louise par le coude et l’emmène s’encadrer dans la chambre d’en face.
Annie ne la voit plus, même quand elle passe. Elle l’entend encore mais ça ne va pas durer. Elle apprend de mieux en mieux à abstraire le monde, à défaut d’avoir su s’en abstraire.

Le lendemain, en sortant de la douche, Annie a revu l’homme au pyjama bleu. Il avait troqué son costume concentrationnaire pour un jean délavé et un t-shirt mou. Son visage était gris. Il était assis face à la télévision, regardait les mauvaises nouvelles en secouant la tête par moments.
A côté de lui, un géant blanc et barbu qu’Annie avait déjà remarqué. Il passait souvent dans le hall et recevait régulièrement des appels téléphoniques. Il semblait être là à demeure tant il y paraissait à son aise, arborant fièrement un ventre de femme enceinte. Annie voulait s’amuser à imaginer ce qu’il pouvait cacher sous son t-shirt mais son imagination, jadis fertile et improbable, lui manquait et la fatigue était trop grande.
Une vive lumière l’a réveillée . Un homme a posé un plateau sur la tablette. «Vous voulez du piment Annie ?».
Pour la première fois depuis longtemps, Annie a rit de bon coeur. Le roquefort au saut du lit, sans problème, mais le piment, sans façon ! Elle a continué de sourire en mangeant son yaourt et croqua dans sa pomme en pensant au vrai goût des pommes, celles qu’elle allait ramasser avec ses parents lorsqu’elle était enfant.
Ce jour-là, elle est à peine parvenue à lire. Sa mâchoire tremblait de façon spasmodique et il lui semblait que le bas de son visage se raidissait. Elle n’a plus eu envie de pleurer mais elle avait du mal à rassembler ses idées. La porte de sa cellule est restée fermée toute la journée.

Elle s’est éveillée le soir, toute à la joie d’avoir de la visite. Elle se sentait euphorique et un peu honteuse de cette joie chimique, incontrôlable, injustifiée aux yeux de son compagnon qui souffrait. Elle avait envie de rire, de plaisanter : elle était vivante. Pour lui, elle était celle qui était presque morte, «undead». Pour le moment, ils étaient chacun sur une rive. Le contact ne pouvait pas s’établir.

Toujours rien à dire à la psy.
«C’est fort, le truc que vous m’avez donné.
Je ne m’attendais par à cette question.
... (C’est pas une question, connasse... pense Annie)
Fort en quoi ?»
Annie sourit et retient son «Fort en chocolat !». Elle se sent aussi défoncée que quand on trouvait encore du noir afghan comme s’il poussait au pied des arbres, et que l’on roulait en un fin bâtonnet qui se consumait un peu plus lentement que le tabac, laissant une petite antenne dépasser du bout de la cigarette.
Cette nuit-là, Annie aurait été bien incapable de dire si elle avait dormi ou non. Elle se tournait et se retournait dans son lit (elle avait encore épargné un somnifère). Les pensées allaient à toute vitesse dans sa tête, elle ne contrôlait rien.

L’infirmière du matin a les yeux vairons. Comme David Bowie. Annie se retient de lui en faire la réflexion. Elle avale sa petite pilule rose. Elle se demande comment sera le monde quand elle ne sera plus droguée. Reprendra-t-il ses ternes couleurs ? Devra-t-elle substituer aux médicaments des drogues tout aussi efficaces mais moins remboursées par la sécurité sociale ? Aura-t-elle le courage de repeindre son monde en rose tant que la béquille antidépressive lui sera administrée ?
Ca parle haut dans la salle de repos du personnel soignant : trop de travail, trop de stress, besoin de vacances.
«S’il vous plait ! S’il vous plait !»
Annie voit Marie-Louise apparaître dans le champ délimité par l’encadrement de sa porte. Elle disparaît derrière le mur de droite. Elle dit quelque chose à propos de la douche et d’un malade. Les infirmières traversent le hall presque en courant. La voix d’un homme se fait entendre à travers la porte. C’est le géant au gros ventre. Fausse alerte. Marie-Louise a crié au loup.
Le zombie désormais plus en pyjama bleu ciel passe devant la chambre d’Annie. Ils s’échangent un boujour. Il passe et repasse plusieurs fois, traversant le hall comme une âme en peine. Des blouses blanches traversent le hall, le ballet quotidien. En face, la porte de chambre 307 reste fermée. Annie n’arrive pas toujours à lire le numéro. Encore un effet des psychotropes : un coup tu vois, un coup tu vois pas - Coucou ! - caché ! -
Elle se demande ce que ça va donner dans la vie réelle, tout ça. Elle a un peu peur de sortir.

D’un coup, un drôle de brouhaha a envahi l’unité d’accueil psychiatrique. Annie ne lève pas les yeux. Elle entrevoit des silhouettes qui passent. Elle entend le psychiatre donner des informations sur l’unité. A coups d’oeil furtifs, Annie découvre le groupe : des étudiants, certains en blouse blanche, d’autres qui ont l’air de touristes fraîchement débarqués, cheveux longs et sacs à dos. L’un d’eux lui rappelle un médecin, entouré d’étudiants encore boutonneux, qu’elle avait vu parader et pérorer dans un autre service. Il s’était penché sur un lit, avait échangé trois paroles avec un couple tenant un nourrisson et il avait lâché, comme une fée jette un sort à un nouveau né : stridor. Puis il s’en était allé comme il était venu, nimbé de ses disciples.
Annie fixait son livre avec obstination, allongée sur son lit, n’osant pas bouger un cil. Si elle restait parfaitement immobile, elle finirait peut-être par disparaître, par se fondre dans le décor. Elle avait honte d’être là, dans cette unité psychiatrique , dans la chambre dite «évolutive», sans fenêtre, sans lavabo, avec une lucarne à la porte.
Elle avait pourtant choisi de rester dans cette cellule. On lui avait proposé une autre chambre mais elle appréciait cette forme de confinement, cette chambre à l’écart des autres mais qui en même temps offrait un point de vue intéressant sur l’unité. Dans cette chambre, elle se sentait à la bonne distance des gens et des choses : pas trop loin, mais en dehors.
Lorsque les étudiants se sont éloignés vers le couloir, Annie a sauté de son lit pour aller fermer sa porte. Elle s’est recalée bien vite dans son nez et a replongé son nez dans son bouquin. Lorsque l’expression «chambre évolutive» s’est à nouveau fait entendre dans le hall, elle a levé la tête et a lancé son regard le plus noir aux trognes collées à la lucarne. Elle avait envie de gueuler : «Eh ouai ! C’est moi ! La folle furieuse ! je suis un danger pour moi-même et je vous emmerde !» Puis les visages se sont effacés, les silence est revenu, enfin.

Le zombie ex-bleu ciel parlait avec une infirmière. Elle lui a tendu des papiers. Il partait. Déjà. Annie était toujours là. Le temps d’ajuster son traitement, lui a-t-on dit. Pour la garder un peu plus longtemps en vie, a-t-elle pensé, pour la punir. T’avais qu’à les avaler plus vite tes comprimés ! T’as pris ça pour des chocolats ? Eh ben voilà, paye maintenant !

Le service est agité cet après-midi. Les gens parlent, bougent. Pour la première fois depuis son arrivée, Annie est sortie. Elle a déroulé la couverture autour de ses pieds, a enlevé son gilet et elle est sortie. Bertrand l’a guidée jusqu’à l’extérieur, lui assurant qu’il faisait chaud dehors. Elle grelottait depuis trois jours.
Boire un café, s’asseoir sur un banc cinq minutes près de lui et laisser le soleil réchauffer sa peau : un plaisir sans nom, un moment de grâce. C’était bon de vivre, finalement.
Mais que sera le monde après les drogues ? Trop shootée pour que ça l’angoisse, pas assez pour oblitérer la question. Et cette autre question, associée à la première, la conditionnant même : l’aime-t-il encore ?
Les questions étaient là, lui collaient au cerveau comme de la glu. Où donc étaient les réponses ?

Quatre femmes occupent les deux chambres d’en face : dans celle de gauche, il y a Lina, la femme vide, et une jeune femme qui ne sort pas de son lit et qui semble beaucoup souffrir. Celle de droit abrite une femme blonde d’une cinquantaine d’années qui parle fort, trop fort, qui change de vêtements cinq fois par jour et qui est venue coller sa figure au hublot d’Annie. «Casse-toi, vieille conne ! Casse-toi ! Putain !» Visiblement, la colère était toujours là. L’autre lit de la chambre 307 était occupée par une petite femme sans âge, en chemise de nuit, qui se déplaçait comme sur un tapis roulant. Annie était incapable de dire si cet ectoplasme en chemise était Marie-Louise ou non.
Il n’était même pas vingt heures que ces deux chambres affichaient porte close et lumières éteintes. Annie a continué de lire jusque vers minuit. Ses yeux la brûlaient mais elle savait que le sommeil ne viendrait pas si facilement. Elle a bien sûr accepté le somnifère que lui a tendu l’infirmière.

Annie s’est réveillé comme toujours vers quatre heures du matin et a attendu sagement qu’on vienne prendre sa tension et lui apporter son petit déjeuner : une petite pilule rose et deux sachets de café lyophilisé dans un grand bol d’eau chaude.
Un échalas plutôt jeune en survêtement trop court et au crâne orné de motifs compliqués dessinés à la tondeuse, errait dans le hall, agaçant visiblement les infirmières. Annie a juste entendu un «Otez votre main de là Monsieur s’il vous plaît.» Elle a fermé la porte de sa chambre, pas envie de s’engluer ce cas désespérant.
Pour la première fois, elle n’avait pas froid et a pu rester en manches courtes, sans gilet, sans couverture. Elle se sentait comme un vertige et des tremblements à l’intérieur, comme quand elle buvait trop de café, avant. Elle se sentait alerte et lucide quoiqu’une indicible fatigue bourdonnait tout au fond d’elle.

L’agent sanitaire nettoyait le sol du hall, allant et venant entre sa collègue installée dans le bureau et son chariot dont Annie ne percevait que le seau rouge surmonté d’un drôle d’engin à manivelle pour essorer la serpillière. Un chouette cadeau pour Gudule.
Cette version hospitalière du balayeur de Tati, allant du seau à sa collègue et de sa collègue au seau faisait sourire Annie.

Une jeune femme, enveloppée dans un peignoir blanc, l’air hagard, la bouche ouverte, les cheveux défaits, traverse le hall d’un pas mal assuré : c’est la roommate de Lina. La douleur se lit partout : sur son visage, sa posture, son allure. Annie a mal de la voir si mal : «Prends une tit pilule rose ! Efface ta peine et vive les paradis artificiels !» Elle discutait avec l’infirmière, essayant de négocier une sortie anticipée. Annie se dit qu’elle a plutôt besoin d’une cellule comme la sienne pour la protéger du monde, la contenir, l’extraire un moment de tout ce qui tourne autour sans se soucier d’elle.
Annie referme sa porte. Sa tête lui semble étrangement vide, elle a du mal à rassembler ses idées.

Il avait fait le ménage dans la chambre, avait retrouvé des comprimés un peu partout, résultat navrant de leur grotesque lutte. Apparemment elle l’avait choqué, traumatisé peut-être. Etaient-ils enfin quitte ? Ils allaient peut-être pouvoir repartir à zéro, chacun portant le poids de la défection de l’autre. Ou bien tout cela était le point de rupture enfin trouvé. Annie ne savait pas s’il resterait près d’elle malgré cela, ou à cause de cela.
Des questions, des hypothèses. Et toujours pas la moindre réponse à l’horizon. Annie savait qu’il valait mieux ne plus penser à l’avenir.

Dans un quart d’heure il serait là. Elle était assise sur son lit, son sac à côté d’elle. Elle regardait sa chambre, ne savait si c’était vraiment le moment de la quitter. Elle était partagée entre le désir de sortir, de vivre, de s’inventer une nouvelle façon d’être au monde et la crainte de n’être pas à la hauteur, de flancher encore.
Quand il est apparu devant la porte, elle a souri, s’est levée et l’a suivi. Un flot de paroles débordait de sa bouche, elle voulait savoir tout ce qu’elle avait raté, elle parlait de la vie, de cette nouvelle chance qu’elle avait, elle faisait des projets. Il semblait rassuré. Il l’a prise dans ses bras : «Bon retour chez nous.»

Dans sa poche, ses doigts jouaient malgré elle avec les comprimés économisés.


mardi 30 novembre 2010

Numquamne familia mea quieta erit ? Episode 6

- Attends-moi là, j’en ai pour 5 minutes.
Betty avait tourné un bout de temps dans le quartier avant de trouver la place idéale, au fond d’une allée, derrière l’école. Elle avait laissé sa tante poireauter dans la voiture, au cas où un parent d’élève l’aurait reconnue.
Elle l’aimait vraiment bien sa tante Mary, son exubérance la faisait rire. Elle était tout ce qu’elle n’avait jamais osé être. Mais de là à sortir en public avec elle, il y avait un pas qu’elle n’était pas prête à franchir...
Betty rejoignait à pas pressés la foule des parents qui attendait devant l’école. Elle en connaissait quelques uns qu’elle salua poliment. Elle serra des mains, fit quelques bises. Ces gens n’étaient pas ses amis mais elle entretenait ces relations avec les autres parents par amour pour ses enfants, persuadée que leurs amitiés étaient conditionnées aux siennes. Il faisait plutôt frais, le vent de novembre s’était levé et semblait s’être installé dans les rues étroites de la petite ville. Betty serra un peu plus les pans de sa veste, elle détestait le froid, surtout le vent qui s’engouffre sous les vêtements sans qu’on puisse rien y faire. Elle détestait la chaleur aussi, d’ailleurs. La sueur était sans doute la chose qui la dégoûtait le plus au monde.
Lorsque le portail s’ouvrit enfin, elle laissa passer la foule de ceux qui se précipitent quand on leur ouvre la porte, sans savoir vraiment pourquoi, dans un élan grégaire qu’elle avait toujours méprisé. Elle entra tranquillement dans l’école et se dirigea vers la classe de son Quentin. Comme chaque jour, elle prit le temps de demander à l'institutrice comment la journée s’était passée, puis elle ressortit, son fils à la main, écoutant attentivement le récit de ses exploits du jour.
Le retour à la fraîcheur de la rue fut plutôt brutal : de l’autre côté du trottoir, tatie Mary, leur faisait de grands signes et appelait de sa plus haute voix «Quentinououououou !».
Betty crut mourir de honte. Elle aurait dû l’enfermer dans la voiture ! Les parents qui sillonnaient les trottoirs alentour ne pouvaient s’empêcher de jeter un oeil curieux, amusé, choqué, libidineux sur Mary qui visiblement ne craignait pas tant le froid que sa nièce.
Quentin quant à lui, à mille lieues de ces considérations bien pensantes, courut vers sa grand-tante qui lui colla un généreux baiser sur la joue et le prit par la main. Betty hurla comme une bête blessée lorsqu’il traversa la rue en courant, laquelle était d’ailleurs tellement embouteillée que les voitures ne bougeaient pas d’un pouce. Le cri de la mère apeurée n’eut donc d’autre effet que de focaliser toutes les attentions sur les joyeuses retrouvailles de Mary et Quentin.
- Pourquoi tu t’es garée si loin maman ?
Betty ne répondit pas. Elle marchait les dents serrées derrière sa tante et son fils qui devisaient joyeusement, main dans la main. Les enfants ont cette chance de savoir accueillir et accepter sans condamner.







Mary sentait bien que Betty était gênée par sa présence. Elle se sentait comme une enfant prise en faute à chaque regard que lui lançait sa nièce. Elle n’avait pas les bonnes manières, pas le bon langage, pas l’air qu’il fallait et nulle part d’autre où aller. Tout le monde lui avait tourné le dos, à elle qui l’avait si souvent tendu aux autres. Elle n’était pas stupide, elle voyait bien ce qui se passait mais elle n’avait pas le choix : elle devait coute que coute se faire accepter dans cette famille le temps de se refaire, le temps que son avocat lui récupère ses biens et qu’elle puisse repartir vivre sa vie. En attendant, elle était bien décidée à décoincer tout ce petit monde, et surtout sa cul-cousue de nièce qui voulait régenter la vie de chacun. Elle se croyait bien supérieure la petit Betty avec sa belle maison, ses charmants enfants, son séduisant mari et avec son prénom de pute trisomique !
Mary en connaissait long sur la vie. Elle savait ce que c’était que de travailler pour vivre, de travailler dur pour réussir. Et en un sens, elle avait réussi, seule. Seule elle avait construit sa carrière, elle était devenue célèbre et aimée. Elle s’était levé le cul pour gagner son fric, elle ne devait rien à personne. Combien de fois elle avait pleuré d’épuisement à la fin d’une journée de travail, où son corps malmené la faisait terriblement souffrir, lui rappelant le vrai sens de ce mot : travail. Combien de fois elle avait manqué s’évanouir dans les toilettes, au rappel douloureux de son anus surmené. Combien de fois elle s’était gavée de glace et de tranxene pour faire taire tout ce qui criait en elle.
Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Elle était devenue riche, elle avait beaucoup d’amis et d’admirateurs. Elle faisait la fête très souvent. On l’invitait partout. Jusqu’au jour où elle trouva en Julien l’apaisement, la compréhension, la tendresse, la compassion. Elle n’était plus seule le soir dans son lit. Quelqu’un l’attendait, enfin. Elle connut les baisers et les caresses désinteressées, les confidences sur l’oreiller et les soirées à regarder la télévision.
Elle travaillait toujours autant, mais son Julien l’épaulait, la rassurait.
Pour rien au monde elle n’aurait laissé fuir ce bonheur-là. Cet homme était son homme. Elle l’aimait.
Puis il vida un à un tous ses comptes et sortit de sa vie comme il était apparu, tel un songe. Alors les larmes revinrent, et la douleur. Elle fit tout ce qu’elle put pour quitter ce monde et arriva chez Betty, l’ultime recours, la roue de secours.

samedi 17 avril 2010

numquamne familia mea quieta erit ? Episode 5

Le lendemain Benoît partit tôt, comme à son habitude ; ça travaille beaucoup un médecin, c’est un travail important.
Betty laissa un mot près de la tasse qu’elle avait préparée pour sa tante et elle amena les enfants à l’école, passa au pressing, fit quelques courses pour le déjeuner et rentra chez elle, comme d’habitude.
Ce qui la surprit, ce fut de trouver la maison à 10h30 exactement comme elle l’avait laissée à 7h30.... pas de trace de Mary. Il était inconcevable pour Betty qu’un adulte, et a fortiori une femme, puisse dormir au-delà de 8h00.
A pas de loup elle ouvrit la porte de la chambre d’amis. Mary dormait. Recroquevillée en position foetale, elle semblait d’un coup si vulnérable que Betty referma la porte et avec mille précautions, regagna le séjour.
Après le repassage, notre bonne mère de famille s’atela au repas puis elle partit chercher sa progeniture.
Les enfants étaient attablés devant leur saumon en papillote, Valérie chipotait en parlant de son contrôle de math et Quentin expliquait pourquoi il s’était battu avec son copain Xavier. Bref, la routine. Ou presque.
Chacun resta la fourchette suspendue, la bouche ouverte et le regard coi quand apparut en nuisette, echevelée, le teint hâve, l’oeil gonflé, la bouche sèche et l’haleine méphitique, la gentille tata Mary qui tentait de sourire et vint les embrasser comme si de rien n’était.

- Tu as dormi tout ce temps ? s’étonna Quentin. Maman ne t’a pas reveillée ? Nous, elle nous réveille toujours, même quand il n’y a pas école. Elle dit que c’est que les paresseux et les inutiles qui restent au lit toute la journée. Parce que personne n’a besoin d’eux. Tu es inutile, toi, tata ?

Valérie pouffait. Betty ne laissa pas à sa tante le temps de dire quoi que ce soit, elle lui intima d’aller se débarbouiller et s’habiller pendant qu’elle lui préparerait un café. Non mais, elle n’allait pas commencer à mettre le souk dans son organisation et dans l’éducation de ses enfants, cette... Mais Betty n’arrivait même pas à penser les mots qu’elle ne disait jamais.
Dignement elle débarrassa la table et Mary vint les rejoindre pour le dessert. Elle portait un jean déchiré et un débardeur qui ne laissait rien deviner de sa poitrine généreusement refaite. Betty pensa qu’elle aurait mieux fait de venir en hiver.
- Valérie, Quentin, vous allez vous brosser les dents et mettre vos chaussures, c’est l’heure. J’en ai pour un quart d’heure, Mary.
- A tout à l’heure Tata Mary !

Mary attendit sagement le retour de sa nièce, assise sur l’un des tabourets de la cuisine, n’osant rien toucher, regardant autour d’elle avec circonspection ce décor familial qui lui avait toujours échappé.
Puis elle sortit à son tour de la maison, s’assit sur le perron et alluma une cigarette. Elle ne se sentait pas à sa place dans cette famille mais elle n’avait pas eu d’autre endroit où aller. Plus personne ne voulait d’elle, elle avait fait trop de dégats lui disait-on, les ponts avaient été coupés, les cordons sectionnés, elle voguait loin de tout, sans port.
Elle était perdue dans son desespoir quand elle sentit un regard posé sur elle. Elle tourna la tête et croisa le regard d’un homme d’une quarantaine d’années, par dessus le mur mitoyen. Quand elle tourna la tête, et salua le voisin, il disparut, honteux. Elle faisait donc honte à tout le monde ? Qu’était-elle donc ? Un monstre qu’on ne peut regarder en face, sorte de Méduse moderne ? Qui alors aurait de la compassion ? Betty se sentait de trop, elle ne voyait plus à quoi sa vie pouvait bien servir, à part à emmerder tout le monde. Le petit avait raison, elle ne servait à rien, elle faisait honte à sa nièce, peur au voisin. Elle se disait qu’elle n’aurait pas dû se rater comme ça ; ça aurait évité bien du tort.
-C’est mauvais de fumer, Mary !
La voix de Betty la ramena à la réalité. Elle écrasa sa cigarette, se leva et suivit sa nièce à l’intérieur de la maison.

- Je te fais un autre café ? proposa Betty
- Si tu en prends un avec moi.
Betty jeta un coup d’oeil à l’horloge du séjour.
- Je vais me faire un thé.
Elle prépara les boissons en silence, et porta le plateau sous la véranda, suivie par Mary qui osait à peine respirer.
- Betty, je voulais te dire... euh... je suis désolée..euh... pour tout à l’heure... tu sais, à l’hopital, je dormais beaucoup... j’ai pas eu le temps de prendre le rythme...
- C’est bon, ça va, ne t’en fais pas... ça peut arriver...
Les deux femmes restèrent un moment chacune leur tasse à la main, dans un silence embarrassé. Betty, en bonne hotesse, décida de briser la glace :
- Ca fait longtemps dis-donc... Tu as changé... ça doit faire vingt ans...
- Eh oui ma chérie, fait dire que j’ai pas arrêté de bosser...
A ces mots, Betty eut une moue. Elle appelait ça «bosser» ?? Mary s’en était aperçue :
- Tu sais, c’est du boulot tout ça : les tournages, les photos, les castings, les interviews, les salons... et je faisais aussi beaucoup d’internet entre deux contrats. Tu peux pas comprendre, toi, tu as ta maison, ton mari, tes enfants... tout tourne autour de ça.
- Ce n’est peut-être pas un travail rémunéré mais je t’assure que ça prend du temps de s’occuper d’une famille. Il faut être disponible, à l’écoute... on n’a pas le temps de s’occuper de son nombril.
- Oui, je vois que tu leur consacres beaucoup d’energie. Tu n’as jamais eu envie de travailler ? je veux dire, dehors ?
- J’ai été prof, tu sais, pendant cinq ans.
- Waouh ! j’ai toujours su que tu etais intelligente ! prof de quoi ?
Betty eut un sourire.
- D’histoire-géo.
- La classe ! Mais pourquoi tu as arrêté ? ça ne te plaisait pas ? Ah ! les jeunes d’aujourd’hui...difficile hein ?
- Non non... j’ai préféré m’occuper de Valérie. Comme maman est tombée malade, elle ne pouvait plus la garder et je n’ai pas voulu la laisser à n’importe qui. Alors j’ai arrêté.
- Mais elle est grande maintenant. Et le petit va à l’école. Tu n’as pas envie de retourner travailler ?
- C’est trop tard maintenant.
Betty baissa les yeux sur sa tasse vide et murmura :
- et puis ils ont besoin de moi.
- Eh ben je vais te dire moi, je trouve ça dommage. Tu sais, je dis ce que je pense. Le bon dieu il ne t’as pas donné un cerveau si puissant pour que tu fasses la vaisselle toute la journée. Moi, il m’a donné mon cul, et je l’ai utilisé. C’est vraiment dommage...
- Comme tu dis : c’est dommage.
Elle regarda sa montre.
- Je dois aller chercher les enfants.
- Je peux t’accompagner ?
- Si tu veux.